Sandra Pralong – « La jeunesse doit prendre le pouvoir »

Posted on July 15, 2010 by Sandra Pralong

Data : 15 juillet 2010

Autor: Laurent Couderc

Publicat în: Le Regard, n°46

Fotografii: D.R.

Son CV est impressionnant. Tour à tour directrice du prestigieux hebdomadaire américain Newsweek, consultante auprès des Nations unies, de la Banque mondiale et de plusieurs multinationales, conseillère du président roumain à la fin des années 90, Sandra Pralong est aujourd’hui à la tête d’une société de communication et d’une fondation, SynergEtica. Née à Bucarest puis éduquée en Suisse, aux États-Unis et en France (docteur de Sciences Po), elle est revenue en Roumanie juste après la révolution pour y établir la fondation Soros. Femme du monde peu commune, Sandra Pralong nous fait part de ses impressions sur son pays, sur la jeunesse roumaine et son futur.

Regard : Vous êtes très impliquée dans la société civile, votre but est notamment d’encourager les jeunes Roumains à prendre leur futur en main à travers votre fondation, SynergEtica…

Sandra Pralong : SynergEtica a effectivement pour but de promouvoir le sens de l’éthique au sein de la société civile, et notamment des jeunes. Fondée en 2006, elle utilise les profits d’une société, Synergy, que j’ai créée en 2000, spécialisée dans la consultance en communication. Selon moi, la prospérité d’un pays ne peut être durable si elle n’est pas éthique. Sans cela, il y aura inévitablement un retour de balancier. L’idée est donc de montrer aux jeunes Roumains que la vraie satisfaction n’est pas matérielle et passagère, mais plutôt d’ordre éthique, quand on a ce sentiment d’avoir fait les choses bien, et aussi de façon correcte. J’ai eu beaucoup de chance ici car j’ai trouvé des jeunes de 22, 23 ans qui ont souhaité participer à des projets de SynergEtica de façon volontaire, avant d’entamer de belles carrières.

Regard : Votre idée a également été de faire revenir dans leur pays d’origine ces Roumains qui réussissent…

S. P. : De les faire revenir mais surtout de leur dire de ne pas partir en claquant la porte. De partir comme on partait au 19ème siècle, pour voir le monde, se changer les idées, et rapporter en Roumanie ce qu’on a trouvé d’intéressant à l’étranger. Il fallait leur faire comprendre que tout est à construire ici, qu’il était plus satisfaisant de créer quelque chose en Roumanie et de sentir qu’on contribue à la société. Comme le dit Andrei Plesu au début de mon livre De ce m-am intors in Romania (Pourquoi je suis revenu en Roumanie, ndlr), ici effectivement tout est à faire. Il faut donc encourager les jeunes à venir pour construire, sans se laisser décourager.

Regard : Cette prise de conscience des jeunes est plutôt récente…

S. P. : Oui, tout à fait. Et en cette période de crise, ils se sont enfin rendu compte que l’Occident n’était plus la terra mirabilis où tout le monde peut trouver un travail et faire carrière. Même si la Roumanie elle aussi traverse une crise très grave, tant économique que politique et surtout morale, ils ont le sentiment qu’ici il y aura plus d’opportunités justement parce que les vieilles habitudes sont à changer. Ils se disent aussi qu’il faut remplacer des structures du pouvoir devenues obsolètes, qu’un certain courage est désormais nécessaire afin de ruer dans les brancards. Je crois que plus la crise politique s’accentuera, plus les gens se rendront compte qu’ils ont besoin de changement, de se prendre en main et de s’impliquer dans la vie publique. Avec exigence. Le plus pernicieux pour les Roumains, c’est notre grande tolérance et notre patience, qui sont aussi des qualités. Mais les jeunes n’ont plus tellement de patience, ils se rendent compte que les choses vont de plus en plus vite et qu’il ne faut pas perdre de temps. Le manque de performance en politique, la corruption, le manque de professionnalisme, le manque d’intérêt pour le bien national, ne sont plus tolérables.

Regard : Il semble toutefois que l’argent reste la valeur principale d’une grande partie de cette jeunesse…

S. P. : Oui car ils n’ont pas d’autres repères, mais je pense aussi qu’il y a de plus en plus de jeunes qui s’intéressent à l’éthique et au travail bien fait. Et qu’ils se rendent compte que cela leur procure une satisfaction bien plus grande que la simple accumulation matérielle. Que ce soit dans le monde institutionnel ou celui de l’entreprise. Évidemment il est difficile de mesurer ce changement d’attitude dans l’ensemble du pays. Mais déjà je constate moins de fébrilité dans les campagnes. C’est vrai, je suis de nature optimiste, cependant de nombreux exemples prouvent que les choses changent. Et que beaucoup de jeunes veulent prendre la relève en s’impliquant. Je rappelle d’ailleurs souvent à mes étudiants que le pouvoir ne se donne pas mais qu’il se prend. Il faut exiger et ne plus tolérer. Car la Roumanie est riche, mais ses gens sont pauvres. Et c’est inadmissible.

Regard : Quel est votre sentiment quand, à l’Ouest, l’image de la Roumanie est mise à mal ?

S. P. : Cela va peut-être vous choquer mais je pense que, en fait, ce n’est parfois pas si mal cette douche froide que nous donne de temps en temps l’étranger à cause du comportement déviant de certains Roumains. S’ils agissent mal, c’est aussi de notre faute, car il n’y a pas ici de pression sociale suffisamment forte pour éliminer les mauvais comportements. Nous sommes en partie tous responsables. C’est pourquoi il est notamment inutile de stigmatiser les Roms. Les Roms sont des Roumains qui font partie de notre société. Je dirais même que leurs valeurs sont très modernes, la mobilité, la capacité de relativiser les situations les plus difficiles, etc. Nous n’avons pas su cohabiter de façon efficace les uns avec les autres et nous n’avons pas été suffisamment intransigeants. Dans bien d’autres pays, les minorités ont fait des progrès considérables, pourquoi pas ici ? Savez-vous qu’actuellement, en Roumanie, l’écart en termes de scolarisation entre enfants roms et roumains est plus grand que dans les années 60 aux États-Unis entre blancs et noirs américains ? C’est choquant et aucun pouvoir public n’en parle sérieusement!

Regard : La période communiste est-elle la seule responsable des carences et des blocages de la société roumaine actuelle ?

S.P. : Bien sûr que non. Paradoxalement, durant des siècles la Roumanie a préféré l’indépendance très chère payée à une occupation étrangère qui nous aurait sans doute menés à cultiver notre résistance, à lutter pour nos valeurs. Notre subordination vis-à-vis de l’Empire ottoman illustre parfaitement comment les Roumains ont toléré d’être volés, exploités. Sans se révolter. Vous savez ce qu’on dit, la mamaliga n’explose jamais… Quoi qu’il en soit, on ne peut pas refaire le passé, il faut aller de l’avant en changeant d’attitude.

Regard : D’un autre côté, vous dites que les Roumains font preuve de qualités comme la patience, la tolérance, d’un certain savoir-vivre qui se perd à l’Ouest…

S. P. : La Roumanie pourrait effectivement apporter cette combinaison assez unique de rationnel et de spirituel. Il persiste aujourd’hui dans le monde cette dichotomie entre le mysticisme oriental et le cartésianisme occidental. Ici, en Roumanie, une synthèse en est faite, une synthèse plutôt heureuse. Tout en nous adaptant à la vie moderne, nous avons su garder cette communion avec le cosmos, vers l’au-delà, sans nécessairement faire référence à la religion. Nous sommes un peuple de bergers, d’hommes solitaires habitués à parler avec les étoiles. D’ailleurs la contribution roumaine dans le domaine de l’aviation et de l’aéronautique en général est reconnue mondialement. Il faudrait avoir beaucoup plus confiance en nous-mêmes pour proposer notre façon si particulière de voir les choses. Au lieu de rechercher toujours l’aval de l’Occident.

Regard : Que conseilleriez-vous à un jeune Roumain qui a l’ambition de changer les choses dans son pays ?

S. P. : Partir un temps à l’étranger, si on en a les moyens bien sûr, me paraît essentiel. On y apprend à étudier, à travailler autrement. En Roumanie, la distance entre le professeur et l’élève ne permet pas le développement d’un jugement personnel, il ne s’agit que d’accumuler des connaissances.

Regard : C’est aussi le cas en France, de façon générale…

S. P. : Oui mais pas dans les pays anglo-saxons. Comme en Roumanie, en France ou en Suisse la conception du savoir est en quelque sorte finie, le manuel dit tout, pas besoin d’aller chercher plus loin. Aux États-Unis par exemple, le savoir est davantage considéré comme une exploration sans fin. L’intention de chercher est primordiale. Il faut savoir se confronter, et non pas seulement absorber.

Regard : Le dualisme entre universités et grandes écoles en France est toujours source de débats souvent houleux. Votre opinion ?

S. P. : Ce sont des débats qui à mon avis seront obsolètes dans peu de temps. Tout simplement parce que les nouveaux moyens de communication casseront cette stratification de l’éducation à la française. Les professeurs serviront plus pour diriger, conseiller, que pour enseigner au sein de structures bien définies.

Regard : Que pensez-vous de Facebook ?

S. P. : C’est utile, mais la vie privée doit être protégée. Je ne sais pas par exemple comment annuler mon compte Facebook. Au-delà des réseaux sociaux sur Internet, les nouveaux moyens de communication nous rendent aussi davantage responsables de nos actes car la transparence y est reine. Et en Roumanie, un peu plus de transparence ne fait pas de mal.

Regard : De façon plus générale, vous ne ressentez pas un trop plein de communication, d’informations ?

S. P. : Ici nous avons tellement souffert du manque d’informations qu’elles sont aujourd’hui les bienvenues. Être en permanence en communication, en dialogue permet aux Roumains de se familiariser enfin avec la transparence. Afin de devenir notamment plus exigeants avec notre classe politique. Par ailleurs, nous avons en Roumanie la grande chance d’avoir une campagne très vaste qui nous permet de temps en temps de prendre du recul, cette distance nécessaire à la réflexion. Le retour aux sources est toujours possible, je remarque qu’une majorité de gens partent de la ville pour aller voir leurs parents à la campagne, ils en ont besoin, c’est ancré en eux. L’emprise du monde moderne est loin d’être totale en Roumanie. Je crois que cela explique aussi pourquoi de nombreux étrangers sont séduits par notre pays, un pays européen coloré, rempli d’odeurs, non aseptisé. Les tilleuls de Berlin n’ont pas la même senteur que ceux du parc Ioanid de Bucarest, je peux vous l’assurer.

2 Responses to Sandra Pralong – « La jeunesse doit prendre le pouvoir »

  1. Gagner de l'argent en Bourse spunea:

    Cette lecture m a semble trop courte, un enorme merci pour ce plaisir passe sur votre site.

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  2. Anonymous spunea:

    Que penser de cet article qui ma veritablement subjugez … sublime ?

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